41 ans loin de mon île
Des fois, c’est juste une odeur. Un truc qui passe dans un couloir, à Paris ou ailleurs en métropole, et qui vous arrête en plein milieu. Vous restez là, deux secondes, et l’île revient. Pas comme une image. Comme un coup.
Parce que La Réunion, quand on l’a quittée, elle vient pas vous voir de temps en temps. Elle est là, tout le temps. Dans mes mains qui cherchent le pilon. Dans mon nez qui reconnaît la vanille de loin (surtout le parfum Vanille des femmes. Parfum que je n’aime pas). Dans la façon dont on reçoit quelqu’un — tu fais pas asseoir un visiteur sans lui offrir quelque chose, c’est pas dans nos manières.
Ce qui revient
Quand je ferme les yeux, c’est pas le volcan ni les cirques. C’est plus petit que ça. Et c’est pour ça que c’est plus fort.
La tôle sous le soleil. L’ombre de la varangue. Les letchis rouges sur la table. La radio le matin, une voix créole qui donne les nouvelles ou un bon séga ou maloya avec cet accent qu’on trouve nulle part ailleurs. Les coqs qui s’en foutent de l’heure. Des gamins qui courent pieds nus dans la cour.
Et les odeurs. Toujours. Le cari qui mijote, celui qui prend son temps, qui embaume toute la case pendant des heures. Le riz qui cuit, comme il faut. Les épices — curcuma, combava, safran, gingembre — chacune raconte un bout de l’histoire de l’île.
Les voix, aussi. Ceux qui parlaient fort et riaient fort, la voix de ma mère. Je l’entends encore… Qui passaient du français au créole sans y penser, comme on change de rythme en marchant. Le créole, c’est pas juste des mots. C’est une manière d’être — directe, vive, pleine de sous-entendus et de tendresse. Au bout de 41 ans en métropole, je parle toujours mon gros créole.
Ce que la distance fait
Je me souviens des dimanches en famille, chez une tante, à manger des letchis en jouant aux quines, aux cartes ou aux dominos. Rien de spécial. Sauf qu’aujourd’hui, quarante et un ans plus tard, c’est exactement ça qui me manque — pas un monument, pas un paysage de carte postale. Un dimanche ordinaire.
Pourquoi j’écris
J’écris pour ça. Pour pas oublier. Pour transmettre — à ceux qui sont nés loin de l’île, à ceux qui ne connaissent que la carte postale, à ceux qui ont quitté leur pays aussi et qui vont comprendre. Radiblog, c’est ma façon de dire : ça a existé, ça compte encore.
Lontan, c’est pas derrière nous. C’est en nous. Dans un geste. Dans une odeur qui fait monter les larmes. Dans un mot créole qui sort tout seul.
Nout péi s’oublie pas. Il se tait, parfois. Et puis un jour, une odeur, une voix, un rayon de soleil — et la flamme revient.