La pêche de loisir n’est pas une démarche administrative : chronique d’une loi hors-sol
“La citation du jour : Un jour sans rire est un jour perdu. Sauf si t’as mal à la mâchoire.”
Une nouvelle réglementation européenne oblige les pêcheurs de loisirs à s’enregistrer ainsi qu’à déclarer leurs captures d’espèces de poissons « sensibles », via une application. Cette dernière sera opérationnelle dans les « prochaines semaines ».
Je suis tombé dessus hier, dimanche, en lisant tranquillement l’info sur BFM.
Oui, BFM. Comme quoi, parfois, même là, on tombe sur des perles.
L’article expliquait que les pêcheurs de loisirs devraient bientôt déclarer leurs prises via une application, conformément à une nouvelle règle européenne.
Et là, entre deux clics, je me suis dit : “Ah… encore une bonne idée, mais complètement hors-sol.”
1. Une loi pensée pour des gens qui ne pêchent pas
Premier problème : ceux qui ont écrit la loi ne pêchent pas.
S’ils pêchaient :
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ils sauraient que le réseau ne passe pas partout,
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qu’un téléphone n’aime ni le sel, ni le sable, ni l’eau,
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et que quand le poisson mord, on n’a pas le temps de sortir un smartphone pour remplir leur formulaire.
La pêche, c’est du vivant, de l’imprévu, pas une feuille Excel.
2. Une fracture numérique ignorée
On parle ici majoritairement :
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de retraités,
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de pêcheurs occasionnels,
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de gens qui vivent très bien sans appli, merci.
👉 Aucune loi ne peut obliger quelqu’un à posséder un smartphone.
Et pourtant, toute la mécanique repose dessus.
C’est un non-sens juridique autant qu’humain.
Encore une fois, le numérique devient une barrière au lieu d’être un outil.
3. Quand on a vraiment pêché, on sait que la loi ne tient pas
Moi aussi, à une époque, adolescent à La Réunion, j’ai pêché en mer.
Dans les ports.
Du bord.
Et surtout au bord des falaises réunionnaises, là où :
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tu regardes d’abord où tu mets les pieds,
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la houle décide pour toi,
-
et où le smartphone n’a strictement aucune utilité.
Et comme beaucoup de pêcheurs, il m’est arrivé de remonter des poissons
dont j’ignorais totalement le nom.
Pas par manque de respect pour la mer.
Juste parce que :
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tous les poissons ne sont pas dans les manuels,
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certains sont rarement pêchés,
Alors dans l’appli, on fait quoi ?
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on devine ?
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on choisit “à peu près ça” ?
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on ment sans le vouloir ?
Une déclaration approximative, c’est une statistique bidon.
4. À La Réunion, cette loi passe encore plus mal
Il suffit de discuter cinq minutes avec des pêcheurs péi pour s’en rendre compte.
👉 Beaucoup trouvent cette loi encore une fois imbécile.
Parce qu’ici :
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le réseau n’est pas garanti,
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la pêche se fait souvent au feeling,
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parfois sans bateau,
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souvent sans téléphone à portée de main.
La pêche, à La Réunion, ce n’est pas un loisir administratif.
C’est une pratique populaire, transmise, vivante.
5. Une illusion statistique
On nous promet des chiffres fiables.
En réalité, on aura :
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des oublis,
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des approximations,
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des non-déclarations,
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et beaucoup de découragement.
Une mauvaise donnée reste une mauvaise donnée,
même quand elle est numérique.
6. Une vraie pression… sur les mauvais
Ce ne sont pas les pêcheurs de loisir qui détruisent la mer.
Les vrais impacts sont ailleurs :
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pêche industrielle,
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chalutage,
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pollution,
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réchauffement climatique.
Mais contrôler un pêcheur du bord,
c’est plus simple que d’aller voir un navire-usine.
7. Une loi uniforme pour des réalités opposées
Manche, Méditerranée, océan Indien, ports, falaises, plages, bateaux…
Même règle pour tout le monde.
L’Europe adore l’uniformité.
La mer, elle, n’a jamais signé le règlement.
8. Le soupçon permanent
Cette loi dit une chose très clairement :
“On ne vous fait pas confiance.”
Même quand tu respectes les tailles, les saisons, les quotas,
tu deviens un suspect par défaut.

En conclusion
Cette loi n’est pas mauvaise parce qu’elle veut protéger la ressource.
Elle est mauvaise parce qu’elle est :
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technocratique,
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numérique par réflexe,
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déconnectée du terrain,
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et sourde aux réalités locales, notamment à La Réunion.
Je l’ai lue sur BFM.
Et comme souvent avec ce genre d’annonce,
on referme l’article avec la même impression :
– encore une règle pensée loin de la mer,
– appliquée à ceux qui la respectaient déjà.
Pendant que la houle continue de frapper les falaises,
on demande aux pêcheurs de sortir leur smartphone.