La rivière de mon enfance…
Chez moi, où j’habitais à la Réunion, le luxe ne se mesurait pas en mètres carrés… mais en mètres de marche. Trois cents, peut être moins, peut être plus. Trois cents mètres entre la maison et notre monde à nous : la Ravine.
C’était la Ravine Ruisseau. Un nom simple, presque discret… mais pour nous, c’était immense. C’était notre coin de liberté, notre refuge, notre terrain de jeu.
Les grandes vacances
Les grandes vacances, de décembre à mars, à La Réunion, avaient une autre saveur.
Le soleil tôt le matin, la chaleur qui reste même à l’ombre, les journées qui s’étirent sans fin… et nous, marmaille, avec cette certitude tranquille que la ravine nous attendait.
Pendant ces mois-là, elle devenait plus qu’un endroit.
Elle devenait notre territoire.
On partait le matin. On rentrait quand la lumière commençait à tomber. Entre les deux… il n’y avait que l’eau, les rochers, les rires, et le temps qui disparaissait.
Les bassins de l’enfance
En bas, il y avait nos premiers repères.
Bassin Cheval
Bassin Fenêtre
C’est là que j’ai appris à nager.
Pas dans une piscine cadrée, ni avec des lignes au fond. Ici, l’eau était vraie. Vivante et douce..On apprenait en essayant. En buvant la tasse. En riant. En recommençant.
Et un jour, sans vraiment savoir quand… on savait.
On flottait. On avançait. On n’avait plus peur.

Les autres coins secrets
Avec le temps, la ravine est devenue une carte que seuls nous connaissions.
Il y avait la baignoire, ce petit bassin où une pente naturelle servait de toboggan improvisé. On glissait dans l’eau en criant, sans jamais se lasser.
Il y avait le bassin Pilon, comme un endroit où la roche et l’eau semblaient travailler ensemble depuis toujours.
Et le bassin Castor, notre coin de bricolage, d’agitation, de projets inutiles mais essentiels.
Chaque endroit avait son humeur. Chaque coin avait sa mémoire.
Les radeaux en choca
On fabriquait aussi des radeaux avec du choca.
Des constructions fragiles, bancales, qui ne résistaient pas toujours longtemps… mais qui, pour nous, étaient des navires.
On montait dessus avec sérieux, puis on coulait en riant. On recommençait sans se poser de questions.
Parce que ce n’était pas le résultat qui comptait.
C’était le moment.
Les petites chevrettes
Et puis il y avait les chevrettes.
On passait du temps à essayer d’attraper ces petites chevrette, vives, rapides, presque insaisissables.
On se faufilait entre les rochers, on attendait sans bouger, on essayait encore et encore.
Parfois on réussissait. Souvent non.
Mais ça n’avait aucune importance.
Ce qu’on gardait, c’était le jeu… et le rire.
Le bassin Bleu et les plongeons
En grandissant, on montait plus haut, vers le Bassin Bleu.
Là-haut, tout était différent.
Plus profond. Plus silencieux. Plus impressionnant aussi. L’eau semblait raconter autre chose.
Et c’est là qu’on faisait les plongeons.
Deux rochers. Deux hauteurs. Deux défis.
On montait lentement. On regardait en bas. On faisait durer le silence. Et les copains criaient, encourageaient, poussaient un peu.
Puis on sautait.
Le vide.
Le choc de l’eau.
Et ce retour à la surface, avec un sourire qu’on ne contrôlait pas.
Quand la ravine devenait torrent
Et puis il y avait l’autre visage.
Celui des cyclones. Des grosses pluies.
La ravine devenait alors un torrent.
Puissant. Bruyant. Inarrêtable. L’eau descendait avec force, nettoyait tout, changeait les formes, faisait disparaître nos repères pour un temps.
On restait à distance.
Et on disait doucement, presque avec respect :
“Viens voir… la ravine la descende.”
Ce n’était plus un jeu. C’était la nature dans toute sa force.
Le retour du calme
Puis le silence revenait.
Petit à petit, la ravine redevenait accessible. Les bassins réapparaissaient. L’eau retrouvait sa clarté.
Et nous, on revenait aussi.
Comme si rien n’avait changé… alors que tout avait changé.
Et aujourd’hui
Aujourd’hui encore, il suffit d’y penser.
Et tout revient.
Les 300 mètres du chemin.
L’eau froide sur la peau.
Les rires dans les bassins.
Les radeaux en choca.
Les chevrettes entre les rochers.
Les plongeons au bassin Bleu.
Et la ravine en crue, impressionnante, vivante.
C’était une enfance simple.
Une enfance dehors.
Une enfance vraie.
Et au fond…
c’était vraiment de très bons souvenirs de mon enfance.
Aujourd’hui, les enfants ont la 5G.
Nous, on avait la ravine.
Et franchement… y avait pas photo.