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Le 4 février 1985, je quittais La Réunion

Il existe des dates qui ne s’effacent jamais. Elles restent là, intactes, comme une photo rangée dans un coin de mémoire. Le 4 février 1985 est de celles-là. Ce jour-là, j’avais presque 19 ans, et je quittais La Réunion.

À cet âge, on pense partir à la conquête du monde. On croit que l’avenir nous appartient. On ne sait pas encore qu’en quittant son île, on laisse derrière soi bien plus qu’un paysage.

La veille du départ, j’étais à la caserne Lambert, à Saint-Denis. Enfin… j’y étais surtout physiquement. Parce que dormir, cette nuit-là, personne n’y pensait vraiment. Avec les copains, on avait fait la bringue jusqu’au bout de la nuit. On riait, on chantait, on jouait les insouciants. Mais sous les éclats de voix, il y avait déjà ce silence intérieur que l’on ressent quand on sait qu’un chapitre va se refermer.

Ma mère et mon beau-frère étaient venus m’accompagner à la caserne. C’est là que je les ai vus une dernière fois avant de partir. Pas à l’aéroport. Pas devant la passerelle. À la caserne. Comme si la séparation avait commencé avant même que l’avion ne décolle.

Le lendemain matin, un bus militaire nous conduisit jusqu’à Roland Garros. Et là, pour la première fois de ma vie, je montai dans un avion.

Je me souviens encore de cette excitation. Mon visage collé au hublot, les yeux grands ouverts, comme un enfant découvrant un nouveau monde. J’étais fasciné. Je partais pour faire mon service militaire au 137ème RIMA, à Fontenay-le-Comte. Ce n’était pas un choix, mais dans ma tête, cela ressemblait à une aventure.

Et surtout, il y avait ce rêve immense : Paris.

Pour un jeune Réunionnais de 1985, Paris représentait presque un mythe. Une ville que l’on imaginait brillante, immense, pleine de promesses. Une capitale qu’on idéalisait sans vraiment la connaître.

Mais l’atterrissage à Charles-de-Gaulle fut un réveil brutal. Le froid m’a saisi dès l’ouverture des portes. Février, le ciel gris, l’air glacial, la lumière terne. Rien à voir avec la chaleur et les couleurs que j’avais laissées quelques heures plus tôt.

De là, un autre bus nous attendait pour Rueil-Malmaison. À la caserne, on nous servit à dîner.

De la purée de pommes de terre.

Je regardais mon assiette avec étonnement. Pour moi, c’était du plâtre. À La Réunion, la cuisine, c’était le riz, le carry, les saveurs, les odeurs, la générosité. Cette purée sans relief fut mon tout premier choc culturel.

Et je n’avais même pas encore quitté la région parisienne.

Le lendemain, direction Austerlitz, puis train vers Niort, avant un dernier trajet en bus jusqu’à Fontenay-le-Comte. Le 137ème RIMA nous attendait.

Là-bas, j’ai compris que je n’étais pas seul dans ce déracinement. Il y avait des appelés venus des Outre-mer : Antillais, Réunionnais, Polynésiens. Des jeunes venus d’îles baignées de soleil, soudain plongés dans le froid vendéen.

Et parmi eux, quelques Réunionnais que je connaissais. Dans cette terre inconnue, ces visages familiers avaient quelque chose de rassurant. On ne se connaissait pas tous, mais on se comprenait sans avoir besoin de beaucoup parler.

Le soir, allongé dans mon lit de caserne, loin du bruit de la journée, je pensais à ma famille. À ma mère.

Elle était loin. Très loin. De l’autre côté de l’océan.

Et pourtant, à 19 ans, je pensais surtout à moi. À mon avenir, à cette nouvelle vie, à ce que j’allais construire. Je ne mesurais pas encore ce que mon départ représentait pour ceux que je laissais derrière moi.

Ma mère, elle, voyait ce départ comme une chance. Une possibilité d’avoir une meilleure situation, une vie plus stable, un avenir plus grand.

Elle avait raison.

Quarante et un ans ont passé. Ma vie s’est construite ici, en métropole. J’y ai trouvé ma place, j’y ai bâti mon existence.

Mais avec les années, j’ai compris ce que signifiait réellement ce départ. Ce n’était pas seulement quitter une île. C’était quitter une mère, une famille, un univers familier, avec l’illusion naïve que tout resterait pareil.

Ma mère n’est plus là aujourd’hui.

Et avec le recul, je mesure ce qu’elle m’a donné : la liberté de partir, sans jamais me retenir, même si cela devait lui coûter.

Je ne lui ai peut-être jamais assez dit.

Où que tu sois, je te dois une partie de ma vie.

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