Quand la mémoire s’efface
“La citation du jour : S’éloigner, c’est parfois la meilleure façon de se retrouver.”
Un fidèle lecteur m’a envoyé ce texte, sans signature.
Je ne le connaissais pas. Je ne connais pas son auteur.
Il m’a touché droit au cœur.
Alors, simplement, je vous le partage.
Tic, tac — L’horloge de l’orgueil
On croit parfois que l’on a le temps.
Le temps de se taire.
Le temps d’avoir raison.
Le temps de réparer plus tard.
J’avais tout organisé pour mon départ : la concession au cimetière, la musique de Debussy,
et même le traiteur pour les obsèques. Une sortie de scène impeccable, sans fausse note.
Mon frère n’était pas sur la liste d’invités.
Mais ce matin, un vieux carton a fait voler en éclats mes vingt-cinq années de certitudes.
Je m’appelle Claire. J’ai 74 ans. Je vis à Paris, dans le 16e arrondissement,
dans un appartement haussmannien où le parquet ne craque pas et où chaque bibelot a sa place attitrée.
On dit souvent que les Parisiens sont froids.
Je ne suis pas froide. Je suis blindée.
L’ordre est ma forteresse.
Et dans cette forteresse, il n’y a plus de place pour Marc, mon petit frère,
depuis un quart de siècle.
Marc était mon opposé.
J’étais la raison, il était la passion.
J’ai épousé un notaire.
Il est parti vivre la bohème dans le Lubéron,
à peindre des toiles que personne n’achetait.
Notre rupture remonte à l’enterrement de Maman.
Ce jour-là, dans l’église glaciale, Marc est arrivé en retard.
Chemise en lin froissée, odeur de tabac brun.
Il avait raté le train, disait-il.
Moi, je n’y ai vu qu’un ultime affront.
Devant le cercueil, je ne l’ai pas pris dans mes bras.
Je lui ai dit, avec cette politesse glaciale qui fait plus mal qu’une insulte :
— Tu as raté sa vie, et maintenant tu rates sa mort.
Pars, Marc. Je ne veux plus te voir.
L’orgueil français est un animal tenace.
Il se nourrit de silence et de non-dits.
Pendant vingt-cinq ans, j’ai renvoyé ses lettres avec la mention :
« N’habite plus à l’adresse indiquée ».
Je pensais avoir gagné.
Je pensais être la gardienne de la dignité familiale.
Jusqu’à ce matin.
Le facteur m’a remis un colis lourd, mal emballé avec du scotch marron.
Cachet de la poste : Aix-en-Provence.
J’ai failli le jeter.
Mais j’ai reconnu l’écriture.
Cette écriture en pattes de mouche, désordonnée. Celle de Marc.
J’ai ouvert le carton avec mes ciseaux de couture.
À l’intérieur, protégée par du papier journal,
se trouvait l’horloge comtoise de notre enfance.
Pas la grande sur pied.
La petite horloge murale en bois,
celle de la cuisine de notre maison de vacances en Normandie.
Celle dont le tic-tac accompagnait nos petits-déjeuners.
Coincé dans le balancier, un mot griffonné sur une ordonnance médicale :
Claire,
Je te la rends.
Ici, le temps ne veut plus rien dire pour moi.
Le médecin dit que ma mémoire s’effiloche comme un vieux pull.
J’ai peur, grande sœur.
J’ai peur d’oublier le son de notre enfance.
Garde-la, toi qui n’oublies jamais rien.
Mes jambes ont flanché.
Je me suis assise sur le canapé en velours.
Ce n’était pas une demande de pardon.
C’était un appel au secours.
J’ai appelé le numéro sur l’ordonnance.
— Résidence Les Lavandes.
Une voix douce.
— Ah, Monsieur Marc… Oui, il parle souvent d’une Claire.
Mais vous savez, la maladie d’Alzheimer galope.
Il a tenu à vous envoyer ce colis tant qu’il savait encore écrire votre adresse.
J’ai raccroché.
Le silence de mon appartement, d’ordinaire si rassurant,
est devenu insupportable.
J’avais passé ma vie à avoir raison.
Mais à quoi sert d’avoir raison si l’on finit seule ?
Une heure plus tard, j’étais dans un taxi pour la gare de Lyon.
Premier TGV pour le Sud.
La campagne défilait.
Dans la vitre, mon reflet : une vieille dame élégante,
le visage fermé par l’amertume.
J’ai eu honte.
Mon orgueil m’avait volé mon frère.
La maison de retraite baignait dans la lumière du crépuscule.
L’air sentait le thym et la terre chaude.
Marc était dans le jardin, assis sous un olivier.
Cheveux blancs. Épaules voûtées.
Il regardait ses mains comme si elles ne lui appartenaient plus.
— Marc ?
Il a levé la tête.
Aucune reconnaissance.
Juste un vide poli.
— Bonjour, Madame. Vous venez pour la chorale ?
Mon cœur s’est brisé.
Je me suis assise près de lui.
J’ai sorti l’horloge.
J’ai remonté le mécanisme.
Tic. Tac. Tic. Tac.
Puis la sonnerie.
Un carillon un peu faux.
Un peu mélancolique.
Marc s’est figé.
Une étincelle a traversé son regard.
Il m’a observée longtemps.
Puis un sourire d’enfant a éclairé son visage.
— Claire… Tu as apporté le goûter ?
Maman a dit qu’on n’avait pas le droit de toucher à l’horloge.
J’ai éclaté en sanglots.
J’ai serré sa main.
— Oui, Marc. Je suis là.
Et on se fiche de ce que dit Maman.
Il a ri. Faiblement.
Mais c’était son rire.
— Tu es en retard, Claire.
— Je sais. J’ai mis vingt-cinq ans à trouver le chemin.
Je ne suis pas rentrée à Paris.
Je le vois tous les jours.
Parfois, il me reconnaît.
Souvent, non.
Mais quand l’horloge sonne,
nous sommes à nouveau deux enfants
dans une cuisine normande,
unis contre le reste du monde.
Et si vous lisez ceci…
S’il y a quelqu’un, quelque part,
à qui vous ne parlez plus par fierté,
écoutez-moi.
La vie est trop courte pour les principes rigides.
L’orgueil est un luxe que nous n’avons pas les moyens de nous payer.
N’attendez pas.
Prenez votre téléphone.
Prenez ce train.
Car un jour, la mémoire s’éteint.
Et il ne reste que le silence.
Et croyez-moi :
le silence est bien plus lourd à porter
que n’importe quelle excuse.
Le temps tourne.
Tic. Tac.
Ne le laissez pas gagner.

En savoir plus sur Le blog de Radiblog
Subscribe to get the latest posts sent to your email.